Petit manuel de pragmatisme spéculatif : définitions et mots-clés (partie 1/6)
Le pragmatisme, c’est d’abord un vocabulaire. On reconnaît les pragmatiques à leur manie de parler de « geste », de « faire importer » ou d’ « Autres qu’humains ». Mais plus qu’un jargon, il s’agit d’un positionnement. Retour sur le glossaire de l’apprenti.e pragmatique.
Pragmatique et spéculatif
Comme le rappellent les philosophes Didier Debaise et Isabelle Stengers (2016), le « pragmatisme » ne désigne pas une philosophie de l’utilité : il se réfère à une philosophie qui se concentre sur ses effets. Quant au terme « spéculatif », il ne se rapporte pas à un formalisme qui fait de la spéculation une décision abstraite, puisqu’il s’agit de susciter les possibles en n’excluant aucun fait.
« L’engagement spéculatif n’a donc ici pas grand-chose à voir avec la pensée spéculative que dénonçait Kant, pensée abstraite, fondant le monde à partir de ses propres principes théoriques ou le jugeant à l’aune de ses projections. »
Didier Debaise et Isabelle Stengers, « L’insistance des possibles », 2016, page 85
Nul ne tord ni ne crée le réel. Le pragmatisme renonce au réductionnisme scientifique, pas au matérialisme. Les « gestes spéculatifs » qu’il amène à produire n’ont pas prétention à décrire ni prescrire. Ils soulèvent de nouvelles questions qui s’extraient des dualismes.
Sortir des dualismes
Les dualismes, se sont les bornes européocentrées à nos questionnements. Ils réduisent la philosophie à des jeux d’oppositions — des jeux dangereux…
« Ce danger, nous l’exprimerons en une formule : le goût immodéré pour les faux-problèmes, les alternatives infernales, sorte de paresse de la pensée ou de bêtise, qui se présentent ‘‘naturellement’’ dans toute situation : vérité ou croyance, expérience ou représentation, faits ou valeurs, subjectif ou objectif, etc. (…) Il faudrait adresser à ces alternatives, comme à tout faux-problème, des questions à chaque fois pragmatiques : quelle volonté les travaille ? Quels en sont les effets ? Que tente-t-on à cette occasion de disqualifier ? »
Didier Debaise et Isabelle Stengers, « L’insistance des possibles », 2016, page 83
Debaise et Stengers proposent d’ « épaissir » nos relations, de les complexifier (2023). Pour eux, le réductionnisme supposé faciliter le caractère commensurable des productions scientifiques « amincit » notre rapport au monde. En bref, décontextualiser les savoirs, les généraliser en les épurant de leurs apories, permettrait de les transmettre plus facilement. Ils deviendraient, soi-disant, universels — soi-disant, parce que cet universalisme fait état de méthodes et d’approches toutes européennes. Les nouvelles questions posées par les pragmatiques vont donc, à l’inverse, « faire importer » une pluralité de modes d’existences, celles d’êtres qui peuvent « obliger » ceux qui savent entrer en relation avec eux. Il s’agit d’ailleurs bien souvent d’existences disqualifiées, de modes d’existences à la marge — d’autres diraient « queer ».
Faire importer : une illustration
Pour illustrer cette démarche, on peut se référer au travail de Vinciane Despret sur les chants d’oiseaux. L’enquête de la philosophe est initiée par la vue d’un merle à sa fenêtre. Despret ouvre donc son livre en exposant la manière dont le merle sollicitait son attention :
« Il s’est d’abord agi d’un merle. La fenêtre de ma chambre était restée ouverte pour la première fois depuis des mois, comme un signe de victoire sur l’hiver. Son chant m’a réveillée à l’aube. Il chantait de tout son cœur, de toutes ses forces, de tout son talent de merle. Un autre lui a répondu un peu plus loin, sans doute d’une cheminée des environs. Je n’ai pu me rendormir. Ce merle chantait, dirait le philosophe Étienne Souriau, avec l’enthousiasme de son corps, comme peuvent le faire les animaux totalement pris par le jeu et par les simulations du faire semblant. Mais ce n’est pas cet enthousiasme qui m’a tenue éveillée, ni ce qu’un biologiste grognon aurait pu appeler une bruyante réussite de l’évolution. C’est l’attention soutenue de ce merle à faire varier chaque série de notes. »
Vinciane Despret, Habiter en oiseau, 2019, page 13
Dans son introduction, Despret prend à revers nos attentes, car elle rejette autant la fascination anthropomorphique (l’enthousiasme) que la fascination scientifique (une réussite de l’évolution). La philosophe ne lisse pas le chant du merle derrière la projection de perspectives universalisantes – merveilles ou lois de la nature. Elle présente au contraire une posture réceptive et concentre son attention sur l’attention du merle dans la réalisation de son chant. Despret fait de ce qui est important pour l’oiseau l’élément central de sa réflexion, et partage avec lui l’intérêt propre au merle pour son chant.
« Il ne s’agit pas seulement de résister, de refuser de laisser réduire ce à quoi nous tenons, et qui nous tient, à un rapport illusoire dissimulant la triste vérité d’un univers où tout se vaut. Il faut aussi apprendre à entendre ce qui sollicite une prise d’existence, une création de manières nouvelles de faire importer – de donner sens et valeur – et d’entrer en relation. »
Didier Debaise et Isabelle Stengers, Au Risque des effets, 2023, page 24
Le pragmatisme spéculatif ne se réduit pas à un jeu de résistances, tel que le propose l’approche dialectique fondée sur des oppositions et dualismes. Il importe de ne pas rapporter le pragmatisme à une simple perspective, ni à une attitude relativiste dans « un univers où tout se vaut ». « Épaissir » implique de « cultiver l’attention au risque des effets » (idem, page 33), de refuser « ce qui a été réduit à une matière à conflit » (page 34), ce qui a été soumis au pouvoir d’une logique qui rejette l’hétérogénéité du monde et reste fondée sur l’assertion « si j’ai raison alors tu as tort » (page 35).
Intérêts, relation et Autres qu’humains
Le pragmatisme met en avant de nouvelles manières de relationner entre les êtres, notamment avec les « Autres qu’humains ». Le terme est de l’anthropologue Marisol de la Cadena, et permet d’inclure plus largement ces êtres que celui de « non-humains » : suivant les populations, les Autres qu’humains peuvent inclure des animaux, des plantes, des lieux, des esprits, mais aussi des morts qui étaient autrefois humains. Le risque des effets postulés par Debaise et Stengers, c’est alors que les Autres qu’humains ne se montrent pas bienveillants, que leurs intérêts ne coïncident pas avec les nôtres, voire que les relations ne s’établissent pas.
DEBAISE, Didier & STENGERS, Isabelle, « Résister à la peur d’être dupe, Consentir à l’épreuve de l’épaississement » in Didier Debaise et Isabelle Stengers (dirs.), Au Risque des effets, Une lutte à main armée contre la Raison ?, Paris, Les Liens qui libèrent, 2023, p. 13-45.
DESPRET, Vinciane, Habiter en oiseau, Arles, Actes Sud, 2019.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante : David Rioton (17 janvier 2024). Petit manuel de pragmatisme spéculatif : définitions et mots-clés (partie 1/6). Sexe, plantes, récits. Consulté le 11 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/137cs