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“Adam, peut-être, était ainsi” : l’homo-germination d’Edward Carpenter

Une recension toute personnelle de la biographie d’Edward Carpenter, Des jours et des rêves (My days and dreams, 1916) – traduite, retravaillée et complétée par le chercheur et activiste Cy Lecerf Maulpoix (Paris, Le Pommier, 2025).

Écologiste avant l’heure et technocritique, socialiste pour l’action mais anarchiste de cœur, homosexuel-ou-plutôt-uraniste-un-peu-queer, auteur impertinent et pasteur anglican défroqué, minimaliste, maraîcher, sandalier, féministe bourgeois, gourou impérialiste… Edward Carpenter a flotté toute sa vie d’un visage à l’autre et lutté avec nombre de contradictions, en quête de cohérence et de sincérité. Tout n’est pas réussi, et l’on sourit un peu de cette prose contemplative so dix-neuvième. Cependant le projet dégage quelque chose de vrai.

Ce qui m’a dirigé vers ses textes, c’est d’abord l’œil averti de Cy Lecerf Maulpoix, notamment son essai Écologies déviantes (Paris, Cambourakis, 2021). Mais encore, difficile de ne pas m’identifier au parcours très anti-conventionnel de Carpenter : qu’il s’agisse de ses affections masculines, de l’intérêt pour la culture tamoule qu’a motivé chez lui un “ami de Ceylan”, ou même de ses convictions politiques et de ses contradictions, je m’y retrouve beaucoup – s’en est parfois gênant.

Fait amusant : alors que je débute la rédaction de ce billet dans la salle climatisée d’un complexe industriel reconverti en médiathèque, afin de fuir la canicule strasbourgeoise, les volets s’ouvrent sur des quais végétalisés qui ne seraient pas sans faire honneur à l’avenir dont Carpenter rêvait pour les villes – un avenir qui arrive cependant un peu tard…

Textualité rhizomatique

La première chose qui m’a surpris au contact de ce texte, c’est sa dimension fragmentaire. Carpenter le concède lui-même :

Le livre que cette préface introduit a donc été composé de manière quelque peu décousue ; un lectorat attentif percevra de légères différences de style et de perspectives entre ses différentes parties, et peut-être fera-t-il l’expérience d’une incertitude quant à la chronologie qu’il relate1.

Certes, Maulpoix s’est emparée de cette esthétique fragmentaire pour élaguer ou (ré)intégrer des passages, comme le précieux portrait du compagnon de vie de Carpenter, George Merrill, que l’auteur Des jours et des rêves n’a jamais publié (intégralement ?) malgré ses engagements2. Celui qui comparait le sacrifice d’Abraham à une résurgence du Moloch3 a néanmoins formulé sans détours une provocation au sujet du premier des hommes, dans la parenthèse pour le moins comique d’un poème qu’il dédie à l'”enfant d’Uranus” :

Ton âme de Femme s’incarne en un corps d’Homme, / Ton âme si douce, gracieuse, fière et complète / en soir ; / (Adam, peut-être, était ainsi, avant qu’Ève ne fut / tirée de lui ?)4

On note l’essentialisation binaire et une pointe de misogynie, mais il n’est pas anodin que le texte se réfère à Adam dans l’Eden. Carpenter est connu pour avoir installé dans sa ferme de Millthorpe un mode de vie minimaliste, où les corps évoluaient presque nus (pour un œil du dix-neuvième siècle) et où la camaraderie masculine se mêlait librement à l’amour et au sexe. Parti en quête d’une nudité du corps et du cœur, Carpenter alimente son imaginaire socialiste d’un engagement technocritique au contact de son jardin – lieu de ressourcement comme d’expérimentation. L’un des fils directeurs de sa biographie est d’ailleurs la métaphore du bourgeon.

Ainsi du “germe de nouvelles conceptions de la vie5” planté par la sculpture grecque et la poésie de Whitman, poète américain dont la rencontre a profondément marqué Carpenter – le premier expliquant au second : “je ne peux pas dire que j’ai atteint tous mes objectifs, mais j’ai planté la graine6“. Et tandis que Carpenter s’enracine à Sheffield7, découvrant la campagne et l’artisanat du Nord de l’Angleterre, le voilà habité par le végétal :

Je me rappelle que, pendant tout ce temps, je me sentais hanté par une image, une vision intérieure, évoquant le bulbe et le bourgeon, aux lames vertes et courtes, d’une énorme jacinthe émergeant à peine du sol8.

Au contact de la terre, le bulbe Carpenter développe ensuite une “pensé racinaire9” sous l’égide fertile d’un jnani10, Ramaswamy, qu’il rencontre à Ceylan – l’actuel Sri Lanka, colonisé à l’époque par l’Empire britannique – sur la proposition de son ami tamoul Ponnambalam Arunachalam. Son “idée germinale11” de l’unité de la vie n’est toutefois pas sans soulever de problème, Carpenter défendant un syncrétisme universaliste au mépris des violences pratiquées par les Britanniques. S’il renonce au “vieil arbre gigantesque” de l’empire, “creux jusqu’à la moelle”, il n’en défend pas moins son “ancienne gloire”, projetant implicitement une sorte d’âge d’or de la colonisation12.

Suite au déploiement de ses “ramifications militantes13” socialistes, son installation à la campagne, dans le Nord de l’Angleterre, condense trois axes essentiels à la dynamique de vie de Carpenter : le rejet des hypocrisies universitaires et la quête d’une vie simple se conjuguent dans un processus d’écriture, qui culmine avec la publication de Towards Democracy (Vers la démocratie), en 1883, alors qu’il vient d’acquérir sa célèbre ferme de Millthorpe. Carpenter prend la suite des Feuilles d’herbe14 de Whitman et répond, finalement, à ses “exigences racinaires15“. Le texte s’incarne et les “paroles décousues16” offrent une sensation d’harmonie. Le dernier tiers du livre s’ouvre alors sur une série de portraits, les réseaux relationnels qui ont guidé l’auteur, avant de se conclure sur le constat joyeux de la vieillesse, au cœur de la Grande Guerre.

Je n’aurais pu me plaindre que les aspirations racinaires de mon tempérament n’étaient pas satisfaites. Bien au contraire. J’étais plongé au cœur même de la Nature – cette même nature dont j’avais ressenti le besoin pendant de nombreuses années –, dans une vallée du Derbyshire particulièrement belle, avec des bois, des ruisseaux et des landes en abondance. Je m’étais déjà familiarisé avec la population de Sheffield, et j’avais trouvé des amis parmi les ouvriers de nombreux métiers. Je commençais à connaître les particularités de ma propre région. Je menais une vie en plein air, et ma santé devenait chaque jour plus robuste et plus solide. J’avais échappé à la domination de la civilisation sous ses deux formes les plus fatales et les plus détestables : la respectabilité et l’intellectualisme de pacotille. (…) Enfin, et peut-être le plus important, j’avais trouvé une base ferme et un terrain de prédilection assuré pour mon travail littéraire et productif17.

Edward Carpenter, en 1905, dans ses fameuses sandales – avec chaussettes, s’il-vous-plaît. L’auteur prenait bien volontiers la pose pour alimenter son image18

Un récit d’écriture

Si je me suis dirigé vers le parcours de Carpenter en espérant trouver une articulation nouvelle entre écologie et sexualité, ce n’est pas tellement son traitement de l’uranisme qui m’a interpellé – quoiqu’il y aurait bien un travail à faire sur ses textes et son trajet de vie, à ce sujet. Au final, c’est plutôt sa sensibilité politique et littéraire qui m’a ému. Sa démarche éco-poétique, reprise aux transcendantalistes américains19, relève d’une forme d’inoculation, dans son sens étymologique – une analyse que j’emprunte au philosophe Paul B. Preciado, alors qu’il défend l’idée d’étendre de nouveaux modes relationnels au contact des Autres qu’humains20, tels que les virus :

Issu du domaine de la botanique et de l’agriculture, le verbe latin in-oculare désignait le procédé consistant à greffer le bourgeon d’un arbre dans une incision pratiquée sur un autre21.

Le franchissement de la frontière entre intérieur et extérieur, se traduit par un intérêt marqué pour le domestique, chez Carpenter, même s’il en déléguera une bonne partie, tout au long de sa vie, aux femmes et aux hommes de la classe ouvrière avec qui il vivait.

Je retrouve ici la réflexion d’Anna L. Tsing sur le rôle du foyer dans la fracture écologique et sexuelle des sociétés occidentales. Rappelant que le développement de l’agrobusiness s’est opéré à l’intérieur d’États qui ont hiérarchisé les travaux agricoles comme les individus qui leur étaient associés, Tsing accuse la manière dont les plantations européennes ont naturalisé l’association de l’amour aux rapports intra-familiaux de la maisonnée. Se sont trouvées exclues du foyer non seulement l’attachement aux personnes racisées, réduites en esclavage pour cultiver la terre, à l’extérieur, mais encore les amours non-reproductives et les affections pour d’autres espèces, comme les végétaux :

Les frontières du foyer sont devenues les frontières supposées de l’amour. Avec la fétichisation du foyer en tant qu’espace de pureté et d’interdépendance, les intimités extra-domestiques, que ce soit au sein de l’espèce ou entre les espèces, sont apparues comme des fantasmes archaïques (la communauté, le petit agriculteur) ou des affaires passagères (féminisme, droits des animaux). En dehors du foyer, seul le domaine de la rationalité économique et des conflits d’intérêts individuels régnait. (…) Ici, l’amour n’est tout simplement pas attendu en dehors de l’enceinte familiale22.


L’accent mis par Carpenter sur la cohérence à trouver entre l’environnement extérieur, l’environnement social et une paix intérieure, qui trouve son expression dans un art du quotidien domestique, rencontre le projet des Trois écologies de Félix Guattari, pour qui le préfixe “éco” ne doit pas se départir du sens qu’il avait en grec, alors qu’oïkos désignait à la fois la maison, l’habitat, le milieu naturel23. Guattari définit ainsi l’écologie comme une « discipline éthico-esthétique24 », fondée sur l’articulation de la subjectivité, du socius et de l’environnement.

La conception des écologies de Guattari implique une recherche esthétique. C’est pourquoi, il me semble, le texte de Carpenter communique si facilement avec ces idées contemporaines au sujet des vivants. Maulpoix ne s’y est pas trompé ; dans son introduction à l’ouvrage, il écrit :

Dans ses notes, il cerne une tentative délicate : celle d’établir les modalité d’une vie bonne tout en se reconnaissant attaché aux vicissitudes d’un monde en crise. / Car si écologie il y a chez Carpenter, elle concerne autant la maisonnée que le développement d’un autre art de vivre. Elle relève du soin porté à un oikos à la fois plus personnel et plus collectif – à une maisonnée aux multiples échelles, allant de la manière d’habiter ses désirs et les mouvements de sa propre conscience aux rapports tissés avec le monde environnant25.

En conséquence, Carpenter accorde une attention particulière à la qualité de sa transmission, jusqu’à jongler, comme le suggère Maulpoix, avec sa propre mise en scène sur les photographies. Le texte revient ainsi de nombreuses fois sur le travail de son oralité, l’évolution de ses enseignements et de ses interventions lors de conférences, ou sur les multiples visites de Millthorpe. Et il ne manque pas non plus de mettre l’accent sur la scripturalité du projet de Carpenter, qui s’évertue à “faire entrer dans [ses] pages le sentiment du monde libre et ouvert26.” Il apparaît que, très tôt, Carpenter ait éprouvé la nécessité d’écrire, tout autant que les limites matérielles d’une telle activité :

Il me semble que j’eus l’impression d’avoir quelque chose à écrire, qu’il me fallait écrire, même si mon esprit et mon but n’étaient encore que vagues. Quant à l’aspect professionnel de la chose, je me rendais compte, mais en partie seulement, de la difficulté qu’il y aurait à faire de l’écriture, quelle qu’elle soit, une activité “rémunératrice27“.

Je ne me suis pas vu insensible au premier échec littéraire dont il rend compte, ni à sa volonté d’évoluer vers “des textes plus courts dans le style de Vers la démocratie28“, dont il développe beaucoup le processus de mise en forme. Ce texte, “insistant pour qu’on lui donne une forme et une expression29” évoque l’appel du livre souvent mentionné par celleux qui écrivent. Mais si Vers la démocratie a guidé pour une part Carpenter dans l’évolution de son écriture, c’est en abandonnant toute forme de rémunération qu’il semble avoir trouvé sa voix :

À la fin de l’été dont je parle, en septembre 1882, je retournai chez moi, à Bradway. (…) Mes cours étaient terminés ; quelques années de travail littéraire m’attendaient, mais évidemment pas de façon rémunératrice, que ce fût en matière de salaire ou de célébrité30.

Quoiqu’alimentée par le lourd héritage de son père décédé, la voix de Carpenter s’est construite au contact du sol et de l’environnement, moins comme une réalisation culturelle que comme littérature aux énergies plurielles. Dans le passage précédent, Carpenter fait mention de sa maison de Bradway, la ferme où il vit avant son installation à Millthorpe, et où la première partie de Vers la démocratie a été rédigée dans une guérite installée dans le jardin, qu’il déplacera ensuite à Millthorpe, au bord d’un court d’eau. Le ruisseau est alors devenu un véritable compagnon d’écriture pour l’auteur :

Je me sentirais également ingrat si je n’exprimais pas ma dette envers le petit ruisseau charmant qui, tel un être vivant, coule nuit et jour, hiver comme été, gracieux et mélodieux, au pied de mon jardin. Il est entré dans ma vie et il en fait désormais partie31.

La sensualité qu’entretient Carpenter avec les Autres qu’humains – on songe à de très beaux passages sur son chien Bruno – élargit l’érotisme dont l’uranisme avait auparavant brisé les carcans judéo-chrétiens. Outre des parallèles possibles avec les espèces compagnes de la philosophe Haraway32, voire même l’écosexualité d’Annie Sprinkle et Elizabeth Stephens33, le ruisseau connote également un stream, une sorte de courant vital qui vient habiter l’écriture. Si la guérite est un héritage du Walden de Thoreau34, j’y vois davantage la prescience du style de Virginia Woolf, qui débute A Room of One’s Own (1929) – souvent traduit Une chambre à soi – au bord d’une rivière :

Et donc j’étais là (appelez-moi Mary Baton, Mary Seton, Mary Carmichael ou quelque nom que vous voulez – ça n’a guère d’importance) assise sur les berges d’une rivière il y a une ou deux semaines par une belle journée d’octobre, perdue dans mes pensées. Ce carcan dont j’ai parlé, les femmes et la fiction, cette nécessité d’arriver à quelque conclusion sur un sujet qui soulève toutes sortes de préjugés et de passions, courbait ma tête vers le sol. (…) C’était un endroit où on ne pouvait rester assise tout au long du jour perdue dans ses pensées. Pensées – un nom plus imposant que ce qu’elles méritaient – dont la ligne flottait dans le courant. Cette ligne se balançait, de minute en minute, de-ci de-là parmi les reflets et les herbes, plongeant et émergeant jusqu’à – vous savez, quand ça mord – la soudaine sédimentation d’une idée au bout de la ligne : et puis la remontée précautionneuse, et la prudente dépose35

Chez Carpenter comme chez Woolf, il s’agit pour des marginaux de produire un lieu qui permette d’élaborer librement ses pensées et son écriture, et que l’un comme l’autre ont mises à l’épreuve de la vie quotidienne. Il y a quête d’authenticité, chez Carpenter.

Le premier tiers du livre développe longuement le détachement progressif de l’auteur d’avec l’université, dont il fuit les “sociétés de bavardage” et leurs “machines parlantes36“. L’affirmation progressive de ses opinion à l’égard de la science moderne et de la politique l’amène dans le dernier fragment à une conclusion émouvante, à l’âge de soixante-dix ans, sur la nécessité de se bâtir un style. “La plupart des travaux sains naissent d’un désir ou d’un effort d’expression personnelle37“, écrit-il, avant d’ajouter :

Quelle est la force qui me pousse à œuvrer ainsi alors qu’il serait tellement plus facile de ne pas travailler et de simplement laisser les choses se faire ? Si, comme on doit le supposer, il s’agit de quelque chose d’organique, dans la nature, c’est que je serai moi-même encore là. Délaissant le moi superficiel, je travaille maintenant pour l’autre “moi”, plus profond, qui est lui aussi présent en ce moment (bien qu’il se tienne à l’écart et n’en dise rien) et qui, en temps voulu, consommera les fruits issus des graines qu’il est en train de cultiver38.

Une telle expression de soi s’observe peut-être davantage dans le style de vie de Carpenter que dans son écriture. Mais étant moi-même confronté à la difficulté d’élaborer une voix propre, ses propos ont trouvé un écho. Cette quête de sincérité qui passe par le fait d’admettre sa sensualité et de l’élargir, dans l’idée de s’incarner en contact – même si elle reste subordonnée à sa dimension affective et spirituelle, chez Carpenter – présente à mes yeux un sentier tentateur. Je me confronte encore, de fait, à l’austérité du monde universitaire – à ses exigences d’un style “neutre” et à celles d’opinions polies sur les sciences.

La trop grande actualité du passé

Le trajet de Carpenter, toutefois, n’est pas qu’affaire de style – du moins pas au sens formaliste. C’est aussi un parcours historique sur la prise de conscience croissante des inégalités produites par le capitalisme, et sur ses conséquences désastreuses pour l’environnement. Ce qu’exige l’authenticité, c’est tout autant d’ouvrir les yeux et de reconnaître la violence. Sur ce point, nous ne prenons pas suffisamment nos ancêtres au sérieux. C’est d’ailleurs ce que soulignent Christophe Bonneuil et Pierre de Jouvancourt dans un article paru en 2014, où ils reviennent sur des critiques écologistes formulées dès l’avènement de la révolution industrielle, et sur les choix conscients opérés par une minorité d’industriels afin d’imposer des techniques polluantes :

À la fin du XIXe siècle, 6 millions d’éoliennes, activant autant de puits, participèrent à l’ouverture des plaines du Midwest américain à l’agriculture et à l’élevage. Il ne s’agissait pas de moulins artisanaux mais de rotors, conçus à l’aide de la dynamique des fluides, capables de suivre le vent, et produits industriellement. En Californie et en Floride, l’ensoleillement et l’éloignement des gisements de houille expliquent le développement rapide des chauffe-eaux solaires qui équipaient près de 80 % des habitations en 1950. L’énergie solaire a failli s’imposer aux États-Unis pour les usages domestiques grâce à des travaux du MIT de la fin des années 1940, dont l’essor fut bloqué par les géants de l’énergie. De même il aura fallu tout le poids de l’industrie pétrolière et automobile pour avoir la peau des tramways état-uniens dans les années 193039.

Retrouver l’histoire de ces décisions, mais aussi des oppositions, permet d’identifier des responsabilités essentielles pour orienter les luttes à venir :

Or, comme l’ont désormais bien établi un nombre croissant de travaux historiques, la période entre 1770 et 1830 se caractérise, non par un aveuglement, une ignorance ou une indifférence sur les questions environnementales, mais au contraire par la vigueur de conflits sociaux et de savoirs scientifiques autour des interactions entre nature et société40.

J’ai tenté, dans cette lecture toute subjective, finement guidée par la plume délicate de Maulpoix, de faire communiquer le récit de vie d’Edward Carpenter avec des idées plus contemporaines. Mais la conclusion à laquelle je parviens me fait hésiter entre l’espoir individuel – la valeur d’une fidélité à soi-même – et la lassitude à laquelle me confronte la redondance des luttes. On sourit tristement devant certaines phrases de celui qui participa à la Deuxième internationale pour coordonner les mouvements ouvriers :

Il est curieux que, depuis une vingtaine d’années, les socialistes et les internationalistes des différents pays ont eu le sentiment général que la société approchait d’une période critique de transformation. Il était devenu évident que ne pouvait durer plus longtemps l’ordre régnant au sein de l’État, du droit, des finances, de l’industrie, du commerce, de la morale, de la religion, du système capitaliste des salaires, de la rivalité entre les nations, de l’administration et de la culture de la terre, etc. Dans chacun de ces domaines, nous nous sommes dirigés vers une impasse, un blocage, un point où tout progrès dans l’ancienne direction devait cesser, où un nouveau départ devait s’amorcer41.

Ce point de non retour prendra forme avec la Grande Guerre.

Le texte de Carpenter m’aura un peu déçu, concernant l’uranisme, même si des recherches restent à faire sur ses conceptions des amours masculines et sur leur héritage. Son récit a eu néanmoins l’intérêt d’offrir une perspective sur le futur depuis un point de vue divergent, reflétant dès lors le projet des écologies queer d’articuler nos engagements aux luttes écologistes42. En un sens, l’impertinence de Carpenter offre un pied de nez à sa propre époque. Au temps où Wilde se faisait enfermé, il ouvre un scénario différent du passé. Aussi, sans vouloir donner plus d’importance qu’il n’est nécessaire à la figure de Carpenter – déjà un peu “gourou”, en son temps – il me semble que ses textes pourraient nourrir les études gay, qui peinent parfois à entrevoir un avenir plus juste. De fait, si je me sens parfois las devant l’inertie intellectuelle et politique de ma propre période, j’ai choisi l’espoir – mais après tout, qui suis-je pour savoir quelle force me pousse à œuvrer ?

  1. Edward Carpenter, Des jours et des rêves, Extraits choisis, traduits et présentés par Cy Lecerf Maulpoix, Paris, Le Prommier, 2025, p. 56. ↩︎
  2. Carpenter est l’auteur de plusieurs essais sur l’homosexualité masculine, parlant tantôt de “sexe intermédiaire”, d'”uranisme” ou d'”amour homogénique”. Ces livres n’ont pas été traduits en français : hormis dans les textes de Maulpoix, cette dimension de sa pensée semble occultée par la littérature francophone. Pour rappel, l’uranisme est la traduction d’uranian, un terme inventé par le juriste allemand Karl Ulrichs à partir du nom latin d’Aphrodite, Urania – c’est également une référence à l’Aphrodite Céleste (de ouranos, le “ciel” en grec ancien) invoquée par Pausanias dans Le Banquet de Platon. L’uranisme se fondait pour une part sur l’idée que les hommes qui aiment d’autres hommes ont une âme de femme. ↩︎
  3. Edward Carpenter, Des jours et des rêves, op. cit., p. 107. Moloch désigne une divinité associée au sacrifice par le feu de victimes humaines, notamment des enfants. Carpenter se référait à l’étude d’un historien, et insiste sur le fait qu’il croyait bien faire… ↩︎
  4. Ibid., p. 189. ↩︎
  5. Ibid., p. 136. ↩︎
  6. Ibid., p. 165. ↩︎
  7. “Tout en continuant à faire de Sheffield le siège de mes conférences, j’y prenais racine et je plongeais, en partie grâce à mes cours, en partie grâce à mes propres explorations, dans la société réelle des travailleurs manuels ; je commençais à nouer des alliances plus satisfaisantes pour moi que toutes celles que j’avais connues jusqu’alors.” Ibid., p. 196. ↩︎
  8. Ibid., p. 201. ↩︎
  9. Ibid., p. 296. ↩︎
  10. Le terme désigne, en sanskrit, le “savoir” ou la “sagesse”. Voir le commentaire de Cy Lecerf Maulpoix : ibid., p. 280, note 1. ↩︎
  11. Ibid., p. 296. ↩︎
  12. Ces différents passages proviennent de vers extraits d’un poème de Carpenter : Towards Democracy, Manchester et Londres, The Labour Press, 1883. Maulpoix semble se référer ici à la traduction de Marcelle Sénard : Edward Carpenter, Vers l’affranchissement, Paris, Librairie de l’art indépendant, 1914. Voir : ibid., p. 299-300. ↩︎
  13. Titre d’une des parties du texte, voir : ibid., p. 231. ↩︎
  14. Walt Whitman, Leaves of Grass, New York, autopublié, 1855 (pour la première version). Le titre français vient de la première traduction de Maurice Léon Bazalgette (1909). ↩︎
  15. Ibid., p. 308. ↩︎
  16. Ibid., p. 194. Carpenter fait alors références aux notes qu’il prenait lors d’années de souffrances, notes qui guideront la structure de Towards Democracy. ↩︎
  17. Ibid., p. 308-309. ↩︎
  18. Source : Goodbye to Berlin? 100 Jahre Schwulenbewegung, Berlin, Verlag rosa Winkel, 1997, p. 29. Le nom du ou de la photographe reste inconnu. Image du domaine public, accessible via Wikimedia Commons. URL : https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=8575502. ↩︎
  19. Le Transcendantalisme, aussi désigné comme le “romantisme américain”, est un mouvement philosophique porté par des auteurs comme Ralph Waldo Emerson, Henry David Thoreau ou le poète Walt Whitman. Ces derniers défendait l’indépendance de l’individu au contact de la nature, valorisant le dépouillement et l’égalité, face au développement du capitalisme. ↩︎
  20. Expression de l’anthropologue Marisol de la Cadena, reprise et traduite dans : Didier Debaise et Isabelle Stengers (dirs.), Au Risque des effets, Paris, Les Liens qui libèrent, 2023, p. 39. ↩︎
  21. Paul B. Preciado, Dysphoria Mundi, Paris, Points, 2024 (2022), p. 176. ↩︎
  22. Anna L. Tsing, Proliférations, traduit par Marin Schaffner, Marseille, Wildproject, 2022, p. 102-103. Pour l’article original auquel fait référence cette analyse : « Unruly Edges: Mushrooms as Companion Species: for Donna Haraway », Environmental Humanities 1, 2012, p. 121-154. ↩︎
  23. Félix Guattari, Les Trois Écologies, Fécamp, Lignes, 2023 (1989), p. 42, note 1. ↩︎
  24. Ibid. p. 61. ↩︎
  25. Cy Lecerf Maulpoix, “Edward Carpenter était la mer”, présentation à : Edward Carpenter, Des jours et des rêves, op. cit., p. 15. ↩︎
  26. Ibid., p. 303. ↩︎
  27. Ibid., p. 140. ↩︎
  28. Ibid., p. 210. ↩︎
  29. Ibid., p. 423. ↩︎
  30. Ibid., p. 210. ↩︎
  31. Ibid., p. 302. ↩︎
  32. En faisant appel aux savoirs des biologistes, mais aussi des éleveurs, Haraway articule, dans une étude de cas, la manière dont les relations entre les chiens et les hommes se sont constituées, contre le mythe de l’auto-engendrement, c’est-à-dire l’idée que l’humain doit seulement à lui-même ce qu’il est devenu. Bien entendu, les espèce compagnes concernent l’ensemble des Autres qu’humains. Voir : Donna Haraway, Manifeste des espèces compagnes, Chiens, humains et autres partenaires, traduit par Jérôme Hansen, Paris, Flammarion, 2018 (The Companion Species Manifesto: Dogs, People and Signifcant Otherness, Chicago, Prickly Paradigm Press, 2003). ↩︎
  33. Annie Sprinkle & Elizabeth Stephens, Manifeste écosexuel, traduit par Jeanne Etelain, La Deleuziana [en ligne], n°6, 2017 (Ecosex Manifesto [en ligne], 2017), p. 175-176. URL : https://ladeleuziana.org/wp-content/uploads/2017/12/Deleuziana6_175-176_Ecosex_FR.pdf. ↩︎
  34. Henry David Thoreau, Walden; or, Life in the Woods, Boston, Ticknor and Fields, 1854. Thoreau y raconte ses pensées alors qu’il séjourne plusieurs mois dans une cabane dans les bois, près du lac Walden. ↩︎
  35. Virginia Woolf, Un lieu à soi, traduit par Marie Darrieussecq, Paris, Gallimard, 2020 (A Room of One’s Own, Londres, Hogarth Press, 1929), p. 27-28. ↩︎
  36. Edward Carpenter, Des jours et des rêves, op. cit., p. 118. ↩︎
  37. Ibid., p. 466. ↩︎
  38. Ibid., p. 467. ↩︎
  39. Christophe Bonneuil et Pierre de Jouvancourt, « En finir avec l’épopée. Récit, géopouvoir et sujets de l’Anthropocène », in Émilie Hache (dir.), De l’Univers clos au monde infini, Bellevaux, Dehors, 2014, p. 63-64. ↩︎
  40. Ibid., p. 71. ↩︎
  41. Edward Carpenter, Des jours et des rêves, op. cit., p. 473. ↩︎
  42. Pour une présentation des écologies queer, voir l’introduction à : Catriona Mortimer-Sandilands & Bruce Erickson (dirs.), Queer Ecologies: Sex, Nature, Politics, Desire, Bloomington and Indianapolis, Indiana University Press, 2010. ↩︎

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
David Rioton (7 juillet 2025). “Adam, peut-être, était ainsi” : l’homo-germination d’Edward Carpenter. Sexe, plantes, récits. Consulté le 11 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14agv


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