Se pencher sur les effets des savoirs, travailler à ouvrir les possibles et faire importer d’autres mondes — ceux des Autres qu’humains, notamment — c’est ce qu’une méthode pragmatique permet. Extériorité, continuité et responsabilité sont (à la fois) les axes de perspectives et d’actions qui se rapportent toujours déjà à des contextes spécifiques. Ces contextes, les savoirs situés les explorent. Le pragmatisme est une philosophie des effets, ses objectifs ne se bornent pas à une simple redéfinition des pratiques existantes. Sa dimension spéculative est plus qu’une exigence de précision linguistique, c’est l’aveu d’un projet narratif. Retravailler nos contacts aux humains et aux Autres qu’humains, soit l’ensemble de nos relations, c’est postuler de nouvelles manières d’en parler, de les raconter ou conter. C’est renoncer à l’Histoire pour fabriquer des histoires.
À travers cette référence des philosophes aux « fabulations spéculatives », on pourrait craindre la construction d’histoires abstraites. Pourtant, les appels aux arts et à la science-fiction formulés par les pragmatiques dépassent une affaire de goût. Au sein du pragmatisme, l’art est traité comme ressource, modèle ou réalisation. L’art y est (à la fois) proposition et fabrication. Rappelons que « poésie », en grec ancien, désigne la « création ». Son étymologie provient du verbe poiein, que l’on traduit par « fabriquer » ou « créer ». Haraway revendique en ce sens une « sympoïèse » :
« ‘‘Sympoïèse’’ est un mot simple. Il signifie ‘‘construire-avec’’, ‘‘fabriquer-avec’’, ‘‘réaliser-avec’’. Rien ne se fait tout seul. Rien n’est absolument autopoïétique, rien ne s’organise seul. (…) C’est un mot pour caractériser de manière adéquate des systèmes complexes, dynamiques, réactifs, situés et historiques. Un mot pour désigner des mondes qui se forment-avec, en compagnie. La sympoïèse embrasse l’autopoïèse et, de manière générative, elle la déploie et l’étend. »
Donna Haraway, Vivre avec le trouble, 2016 — traduit par Vivien García, 2020, page 115

Un rapport au monde étendu qui inquiète : retour sur l’agentivité des objets
Pour comprendre le rapport aux récits développé par le pragmatisme spéculatif, il faut d’abord revenir sur le caractère étendu du pragmatisme, la manière dont il fait des objets et des mots des entités actives. Le pragmatisme hérite de la vision constructiviste des sciences et des savoirs partagée par les épistémologies féministes du point de vue. Cet héritage conduit à refuser l’opposition entre le sujet et l’objet, un dualisme que l’on rencontre encore au sein de l’épistémologie scientifique empiriste. En conséquence, le sujet du savoir n’est pas distinct de l’objet qu’il étudie. L’objectivité féministe fondée sur une réflexivité forte telle que le proposait Sandra Harding (voir partie précédente) n’implique pas seulement de se situer par rapport à l’objet d’étude, mais encore avec lui.
Il n’est plus suffisant d’exposer son identité sociale — celle d’un homme cis-genre blanc, européen et homosexuel, par exemple. Il faudra aussi exposer la manière dont l’objet de la recherche nous affecte, ce qu’il nous pousse à faire, comment il nous transforme, et comment nous le transformons en retour. Ici, on voit poindre l’accusation d’anthropomorphisme. Une fois encore, William James nous répond, à travers les mots d’un article du sociologue Antoine Hennion :
« Luttant à la fois contre l’idéalisme et contre l’empirisme classique, James tient que les relations font partie de l’ ‘‘expérience pure’’, elles sont objectives, et non le fruit de l’esprit : les connexions sont dans le monde, entre les choses et entre les choses et nous. Il n’y a pas de ‘‘grand saut’’ entre une connaissance du monde et un monde connu, entre le savant qui développerait un savoir indépendant des réalités qu’il observe et le déploiement même de ces réalités. Mais à peine dit-il cela qu’il précise que rien n’existe de tel qu’une matière unique de l’expérience, au sens d’un matériau homogène : cela dépend de chaque expérience. »
Antoine Hennion, « Se laisser troubler par William James ? », Au Risque des effets, 2023, pages 270-271
L’anthropomorphisation d’entités inertes impliquerait de considérer ces entités comme inertes, inamovibles, prises dans les filets d’un regard fixiste. À l’anthropomorphisme, James rétorque donc que les relations — dont l’anthropomorphisme fait partie — sont tout aussi réelles que les réalités qu’elles rassemblent, à condition de garder à l’esprit que chaque relation demeure relative à un ensemble d’expériences particulières.
« Le problème soulevé l’avait été longtemps avant nous : il ne s’agit pas de prendre les objets pour des acteurs, non plus que pour des humains, mais de prendre au sérieux leur capacité différentielle à ‘‘faire faire’’ — ‘‘ce qui fait faire’’, c’est la définition même de l’actant chez Greimas. De prendre au sérieux aussi le fait que les objets ‘‘font faire’’, surtout, chacun avec leur mode d’existence. »
Antoine Hennion, « Se laisser troubler par William James ? », Au Risque des effets, 2023, page 285
De ceci, on retient qu’affirmer que les « objets » de nos études sont agissants n’implique pas qu’ils agissent « comme nous ». Pour comprendre cela, il faut revenir sur ce qu’on entend par « agentivité » (agency). Le traducteur de la philosophe indienne Gayatri Spivak en propose la définition suivante :

« Dans la théorie post-structuraliste anglophone, l’agency (l’ ‘‘agence’’, ou agentivité) est la qualité d’agent, la capacité d’agir, de produire des effets, ou encore la puissance d’agir, individuelle ou collective, en acte, entendue non pas comme la propriété personnelle d’un sujet souverain, mais comme l’effet de notre insertion dans des réseaux, dans des agencements, dans des rapports de pouvoir. Il s’agit de penser au sein des structures l’émergence ou la production de ‘‘sujets’’ qui ne soient pas tels au sens des philosophies ou des idéologies (notamment juridiques et économiques) du sujet, de la volonté libre ou du libre arbitre. »
Gayatri Spivak, Les Subalternes peuvent-elles parler ?, 1988 — traduit par Jérôme Vidal, 2009, note 32, pages 25-26
En conséquence, l’agentivité des objets de recherche doit être prise en compte et, inversement, l’implication subjective des personnes qui les étudient. L’objet de la recherche nous concerne directement, car il déplace notre appréhension du monde. Pour simplifier, l’objet de la recherche nous redéfinit au moment-même où nous tentons d’en définir les mécanismes.
Retour sur l’objectivité encorporée des savoirs situés : la fin du monde ?
Le pragmatisme s’inscrit dans le projet des savoirs situés, c’est ce qui l’amène à déployer sa dimension spéculative. Celle-ci n’institue pas de renoncer aux sciences pour leur préférer des fictions. Cette seconde incompréhension est clarifiée par Benedikte Zitouni dans son ouverture à un séminaire sur les arts situés (Revisiter les savoirs situés, 2017). Elle y rappelle la définition de ces derniers à partir du travail de Donna Haraway, en insistant sur le fait qu’Haraway les a présentés en 1988 comme « une doctrine d’objectivité incorporée » (page 2). Cette définition, que j’ai évoquée dans la partie précédente, réclame d’être précisée. « Incorporée » implique que « le corps de toute recherche est étendu », explique Zitouni. Autrement dit, les savoirs situés s’attachent à des corps situés dans le monde, incarnés. Quant au terme « doctrine », il renvoie, nous dit-elle, à « un ensemble de principes auxquels on tient, on croit, on décide de croire parce qu’on estime les effets bénéfiques » (page 3).
Zitouni expose que dans les thèses d’Haraway « trois ingrédients font que ceux-ci ne peuvent être réduits à n’être qu’une affaire de positionnement et d’explicitation de la situation » (page 3) : le désir de mondes, une perspective trouble et un travail avec le coyote.
1 — Le désir de mondes
« Nous avons soif et désirons la connaissance, les explorations, les expérimentations. Nous voulons sortir de nous-mêmes et nous connecter aux mondes réels, au pluriel et en devenir, par et à travers nos écrits. »
Benedikte Zitouni, Revisiter les savoirs situés, 2017, page 3
Le désir de mondes n’implique pas de fabriquer des réels désincarnés, mais de faire exister dans nos textes les mondes qui ne s’y trouvent pas encore.
2 — Une perspective trouble
Le second ingrédient qui distingue les savoirs situés est leur perspective trouble, c’est-à-dire une perspective qui non seulement reconnaît sa partialité et se montre autocritique, mais aussi une perspective qui admet l’existence de points de vue qui ne peuvent être connus à l’avance, et plus particulièrement ceux qu’étouffent les approches dominantes et hégémoniques. Nos résultats ne sont pas prévisibles (pré-visibles), de sorte qu’ils imposent une part de fabulation :
« En appeler aux mondes réels et être fidèle à ceux-ci, n’équivaut donc pas à se réclamer d’un quelconque réalisme. La fidélité narrative exige plutôt qu’on nourrisse, cultive, étoffe, la connexion au monde jusqu’à ce qu’un univers intéressant et excitant s’en dégage. Pour cela il faut savoir fabuler, spéculer, c’est-à-dire dramatiser et faire importer certaines dimensions (enfouies ? ensevelie ? décrédibilisées ?) des mondes réels. »
Benedikte Zitouni, Revisiter les savoirs situés, 2017, page 4
3 — Travailler avec le coyote
Le coyote est une métaphore fondée sur la représentation d’un esprit farceur et impertinent des sociétés amérindiennes. Nos terrains et nos objets d’étude représentent autant de coyotes. Ils ne doivent pas se présenter comme des données à compiler, mais comme des défis qui motivent l’exigence dans la recherche. Le coyote n’abonde pas dans notre sens : nous pouvons exiger de lui qu’il se montre résistant, ce qui impose de cultiver notre créativité pour enquêter à son sujet. Ce type de recherche renonce à la facilité et aux pratiques dépassionnées.

« Nous devons apprendre à rendre le terrain intéressant et plein d’enseignements. (…) Non seulement nos terrains ou nos objets d’étude — si on peut les appeler ainsi — sont réactivés, pleins de agency comme on aime le dire, mais en plus nous sommes nous-mêmes transformés par la présence du monde-coyote. »
Benedikte Zitouni, Revisiter les savoirs situés, 2017, page 4
La fabulation en question : les récits comme ressource, tous les récits
1 — Renoncer à la découverte
Les pragmatiques aiment à dire que nous répondons à l’appel de nos objets d’étude, à des histoires déjà-là qui réclament qu’on s’y intéresse et qu’on trouve à les raconter autrement. Ce faisant, ils réfutent l’idée que nous les « trouvions » : cette métaphore de la découverte renvoie à la toute-puissance d’un chercheur (c’est souvent un homme) qui dominerait son terrain en déployant des efforts individuels. La recherche réside dans l’élaboration de collaborations multiples. Il y a enquête, et non chasse-au-trésor.
« La description du monde ‘‘réel’’ ne dépend plus alors d’une logique de la ‘‘découverte’’, mais d’une relation sociale forte de ‘‘conversation’’. »
Donna Haraway, « Savoirs situés », 1988 — traduit par Denis Petit et Nathalie Magnan, publié dans : Manifeste cyborg et autres essais, 2007, page 131
Sujet et objet inter-agissent, ils participent ensemble à la production de la description, autrement dit ils « parlent » ensemble. Une conclusion que partage Zitouni lorsqu’elle rappelle que l’humain ne sera plus au centre de la recherche, et qu’il est grand temps qu’il s’en mêle — c’est-à-dire qu’il admette qu’il s’y mêle déjà.
« Vous l’aurez compris, en réalité, les trois ingrédients ne tournent plus atour de la chercheuse, en tant que positionnée, située, ou autre, mais autour des mondes qui l’appellent et auxquels elle répond, des mondes qu’elle suscite, qu’elle narre, qu’elle décrit en fabulant c’est-à-dire en dramatisant les dimensions intrigantes ; mondes qu’elle cherche à comprendre et à construire en y prenant part et en les écrivant. »
Benedikte Zitouni, Revisiter les savoirs situés, 2017, pages 4-5
2 — Travailler sur les récits
Nous voilà non seulement en action, mais aussi en pleine création-narration. Il apparaît alors moins surprenant que le pragmatisme spéculatif se revendique d’une forme de matérialisme tout en s’attachant aux récits de fiction, notamment ceux de la science-fiction. Comme le rappellent Didier Debaise et Isabelle Stengers, insister sur l’importance de mondes et d’Autres qu’humains peut conduire à chercher des ressources dans la fiction littéraire :
« Ainsi, l’appel de Whitehead peut être compris comme une attention à la pluralité des modes d’importance qui appartiennent à la réalité même de laquelle nous participons. C’est du moins ainsi que nous cherchons à en hériter. Mais l’importance ne peut jamais être réduite à un état-de-fait ou à une situation donnée : elle implique l’attachement à quelque chose dans un monde en train de disparaître, l’insistance pour des devenirs possibles, tous ces ‘‘aurait pu’’ ou ‘‘pourrait être’’ qui hantent les situations. Faire importer une situation, passée ou présente, c’est intensifier le sens des possibles qu’elle recèle à travers les luttes et revendications pour une autre manière de la faire exister. C’est pourquoi la pensée spéculative se retrouve si aisément dans les récits et les narrations qui, telle la science-fiction, explorent d’autres trajectoires possibles. »
Didier Debaise et Isabelle Stengers, « L’insistance des possibles », Multitudes, 2016, page 87
Activer les possibles nécessite un travail sur les récits, sur notre manière d’exposer et de raconter, soit de faire histoire à travers le discours, y compris scientifique. Ici, le récit est à comprendre comme un mode d’expression adressé, qui a pour but de relater un enchainement d’événements projetant une temporalité et des relations logiques. Le récit est toujours structuré par une narration : l’ordre logique projeté revisite des schémas connus. Et comme l’écrit le linguiste Jean-Michel Adam, « toute représentation est déjà une interprétation : un narrateur-témoin complète toujours sa perception fragmentaire » (Le récit, 1996, page 9). La production d’un récit implique toujours l’interprétation des signes et des structures narrative à l’œuvre dans les représentations produites dans et par le discours. Ainsi, le fait que de nouveaux récits s’imposent ne nous contraint nullement à une attitude analytique et critique. C’est pourquoi la recherche est enquête sur les mondes autant qu’elle est fabrication des mondes, et qu’il nous incombe de garder à l’esprit la part d’interprétation que nous y adjoignions toujours.
3 — Travailler avec les récits
Il faudrait que nous adoptions, suivant l’expression d’Aline Wiame, une attitude de rhapsodes (« ‘‘Le monde serait donc plutôt une épopée qu’un drame’’ », Au risque des effets, 2023, page 204). Les rhapsodes désignent ceux qui, dans l’Antiquité grecque, allaient de ville en ville chanter des poésies épiques. L’étymologie du terme fait état d’une activité de couture : le rhapsode coud (rhaptein) en assemblant les chants. En résumé, il compose. Wiame nous invite alors à composer des récits hybrides plutôt qu’uniquement collecter des informations :
« Le refus de la composition promeut un Savoir sans histoire, et n’ayant pas besoin d’histoires, un savoir considéré comme pur, précédant l’expérience et l’amincissant. »
« ‘‘Le monde serait donc plutôt une épopée qu’un drame’’ », Au risque des effets, 2023, pages 218-219
Ni informations ni les données, pas plus que les narrations fictionnelles, ne sont exclues d’une telle approche. Mais pour éviter de restreindre le monde à un ensemble de données, de l’amincir, nous ne pouvons pas nous contenter d’informations pour construire de nouveaux récits. D’autres ressources narratives sont nécessaires, soit de nouvelles manières de raconter.
Récits de matière et matière de récits : trames narratives des tissus du vivant
La dimension matérialiste, une fois de plus, n’est pas réfutée par cette perspective qui consiste à composer à partir de récits multiples. Pour le démontrer, Aline Wiame rappelle que James lui-même concevait l’expérience comme un tissu (stuff, traduit par étoffe en français), ce qui n’est pas sans évoquer l’étymologie partagée du texte et du textile, de sorte que texte et textile et tissu (organique) se rejoignent. Wiame rappelle ainsi l’indistinction de nature entre les histoires racontées et les objets du monde :
« Le point crucial, ici, est que le tissu est à la fois l’étoffe du vivant et le support de ses histoires. Dire, comme James, que le matériau de nos expériences est une étoffe qui se prête à divers pliages et tentatives de raccommodements, c’est refuser la séparation entre les vivants et les histoires qu’ils racontent. Il n’y a aucune distinction ontologique entre les histoires que ne cessent de faire les vivants, avec leurs fines enveloppes protectrices qui se plissent et s’invaginent, et les histoires que racontent les rhapsodes, qui replient et déplissent, sur du papier ou de bouche en bouche. Les histoires font partie de l’étoffe du monde, au même titre que les choses terrestres. »
« ‘‘Le monde serait donc plutôt une épopée qu’un drame’’ », Au risque des effets, 2023, page 223
La conclusion de Wiame fait des objets terrestres de potentiels conteurs en même temps qu’elle fait des histoires des objets du monde. Les histoires nous agissent aussi. Et ce point est poussé à son paroxysme dans le propos de David Abram (Comment la terre s’est tue, 2013), rapporté par le philosophe Thierry Drumm :

« Si le langage est toujours, en profondeur, vibration physique et sensorielle, il ne peut jamais être séparé une fois pour toutes de l’expressivité évidente des chants d’oiseaux, ou du pouvoir évocateur du hurlement des loups au milieu de la nuit (…). Le langage, comme phénomène corporel, profite à tous les corps expressifs, et non seulement aux humains. Notre manière propre de parler ne nous situe donc pas en dehors du milieu animé environnant, mais – que nous en soyons conscients ou non – nous inscrit encore pleinement dans les profondeurs bavardes, murmurantes et sonores des alentours. »
David Abram, Comment la terre s’est tue, 2013 — Thierry Drumm, « Histoires terrestres », Au Risque des effets, 2023, page 242
La sensorialité du langage est, pour Abram, tout aussi active que celle des vibrations physiques. La sensorialité du langage est donc agissante sur le plan physique. Les récits ne s’écartent pas de la matière. Au contraire, ils nous en rapprochent. S’appuyant sur les textes de fantasy d’Ursula Le Guin, Drumm explique que leur lecture produit un mouvement double consistant à s’échapper du réel pour mieux y revenir (idem, page 253). Les utopies et la science-fiction parlent toujours du présent, rappelle-t-il. On ne quitte pas la terre.
« Le mouvement d’évasion, d’ ‘‘escapisme’’, s’exprime souvent par l’inscription des récits dans un temps ou un espace lointain et plus ou moins fantastique : long ago [il y a longtemps] ou far away [dans un pays lointain]. Mais si ce mouvement est indispensable, c’est seulement parce qu’il offre la possibilité d’ ‘‘ouvrir des alternatives’’ et d’activer ‘‘l’imagination’’, autrement dit, d’éprouver des intimités nouvelles. Et s’il peut sembler nécessaire aujourd’hui d’intensifier encore ce mouvement jusqu’à visiter d’autres planètes ou d’autres ‘‘plans’’ de réalité, ce n’est nullement pour nous ‘‘divertir’’ de ‘‘la réalité’’, mais justement, d’après Le Guin, parce que nous subissons des tentatives toujours plus violentes d’universalisation des modes d’existence, qui s’efforcent partout d’imposer des réalités généralisables. »
Thierry Drumm, « Histoires terrestres », Au Risque des effets, 2023, page 254
Face aux violences systémiques et symboliques de l’universalisation, dont les effets peuvent être très concrets, comme en atteste la crise climatique, il devient vital de trouver des ressources dans les imaginaires déjà à l’œuvre au sein des fictions narratives, et de formuler dans la recherche des récits qui adoptent le même potentiel d’ouverture que ces fictions — en sorte que toutes les histoires ne se valent pas et qu’« il importe de mettre l’accent sur une variété de manières de raconter » (idem, page 246).
Un tel propos part du principe que nos imaginaires dépassent largement les fictions, et qu’ils peuvent s’avérer essentiels jusque dans les productions scientifiques. Mais dès lors, quid de la fracture entre sciences et fictions ? Comment (encore) parler de et des sciences, si l’on ne peut plus les distinguer des fictions ?
« Le ciel étoilé a fait rêver les philosophes d’un ordre physique et moral éternel, mais ceux et celles qui y plongent leurs regards pour faire des histoires y trouvent l’occasion de concevoir d’autres existences, et des possibilités de vivre et de survivre, ici même, sur Terre. »
Thierry Drumm, « Histoires terrestres », Au Risque des effets, 2023, page 252
Sources
ADAM, Jean-Michel, Le récit, Paris, PUF, p. 9. URL : https://www.cairn.info/le-recit–9782130440901.htm.
DEBAISE, Didier & STENGERS, Isabelle, « L’insistance des possibles, Pour un pragmatisme spéculatif » [en ligne], Multitudes, n° 65, 2016, p. 82-89. URL : https://www.cairn.info/revue-multitudes-2016-4-page-82.htm.
DRUMM, Thierry, « Histoires terrestre, James et Lu Guin à dos de dragon », in Didier Debaise et Isabelle Stengers (dirs.), Au Risque des effets, Une lutte à main armée contre la Raison ?, Paris, Les Liens qui libèrent, 2023, p. 231-257.
HARAWAY, Donna, « Savoirs situés : la question de la science dans le féminisme et le privilège de la perspective partielle », in Laurence Allard, Delphine Gardey et Nathalie Magnan (dirs.), Manifeste cyborg et autres essais, Sciences – Fictions – Féminismes, Paris, Exils, 2007, p. 107-142 (« Situated Knowledges : The Science Question in Feminism as a Site of Discourse on the Privilege of Partial Perspective », Feminist Studies, 14.3, 1988, p. 575-599, traduit de l’anglais par Denis Petit et Nathalie Magnan).
HARAWAY, Donna, Vivre avec le trouble, Vaulx-en-Velin, Les Éditions des mondes à faire, 2020 (Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene, Durham et Londres, Duke University Press, 2016, traduit de l’anglais par Vivien García).
HENNION, Antoine, « Se laisser troubler par William James ? L’enquête sociale à l’épreuve du pragmatisme », in Didier Debaise et Isabelle Stengers (dirs.), Au Risque des effets, Une lutte à main armée contre la Raison ?, Paris, Les Liens qui libèrent, 2023, p. 261-291.
SPIVAK, Gayatri, Les Subalternes peuvent-elles parler ?, Paris, Amsterdam, 2009 (« Toward a Contemporary Marxism », in Cary Nelson et Lawrence Grossberg (dir.), Marxism and the Interpretation of Culture, Champaign, University of Illinois Press, 1988, p. 271-313, traduit de l’anglais par Jérôme Vidal).
WIAME, Aline, « ‘‘Le monde serait donc plutôt une épopée qu’un drame’’, Vers une écologie des récits », in Didier Debaise et Isabelle Stengers (dirs.), Au Risque des effets, Une lutte à main armée contre la Raison ?, Paris, Les Liens qui libèrent, 2023, p. 201-229.
ZITOUNI, Benedikte, Revisiter les savoirs situés : l’objectivité et le monde coyote, communication pour Arts situés, séminaire en prévision de l’ouverture du Musée du même nom à Liège, organisé par l’ULg, le 13 novembre 2017. URL : https://dial.uclouvain.be/pr/boreal/object/boreal:221406.
Crédits
DESPRET, Vinciane, « 5 – Imaginaires des futurs possibles : Enquêter avec d’autres êtres, Désassigner / Vinciane Despret », rencontre organisée par le Théâtre Vidy-Lausanne et l’Université de Lausanne, diffusée le 31 octobre 2020 (extrait modifié). URL : https://youtu.be/bZ5RpTbQRRg.
WILSON, F. N., « Anthropomorphic Coyote trickster, from North American Indigenous mythology, canoeing up the river », in Curtis, Edward S., Indian Days of the Long Ago, Yonkers-on-Hudson, World Book Company, 1915, page 84. Public domain, via Wikimedia Commons. URL : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/25/Coyoteinacanoe.png.
https://leseditionsdesmondesafaire.net/wp-content/uploads/2020/08/haraway-w1-1024×659.jpg
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
David Rioton (27 avril 2024). Petit manuel de pragmatisme spéculatif : pragmatisme et spéculation (partie 4/6). Sexe, plantes, récits. Consulté le 11 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/137cv
